Philippe Levrier, membre du Collège du Conseil Supérieur de
l'Audiovisuel (CSA) et Président de la Commission Audiovisuel
Numérique Terrestre, nous éclaire sur les nombreuses questions
techniques, juridiques et calendaires qui se posent encore sur le
déploiement et l'évolution des services de la TNT.
La Télé En Clair : Bonjour Monsieur Philippe Levrier, vous êtes l'un
des 9 membres éminents du Collège du CSA et vous y présidez la
Commission Audiovisuel Numérique Terrestre couvrant bien sûr le sujet
de la TNT, mais aussi de la radio numérique terrestre. Nul n'est donc
mieux placé que vous pour nous aider à comprendre et cerner
l'ensemble des enjeux de ce vaste projet TNT qui a été sans aucun
doute le grand évènement audiovisuel de l'année 2005. Avant d'aborder
des questions plus précises, pouvez-vous nous confier le premier
bilan que vous faites de ce projet démarré fin mars 2005 ?
Philippe Levrier : Je dirais que le bilan est très largement positif.
8 mois seulement après le démarrage de la TNT on peut d'ores et déjà
affirmer que la numérisation des réseaux hertziens terrestres entamée
avec la TNT est maintenant bien ancrée et qu'elle a fait naître un
mouvement devenu irréversible. Plus d'1 million d'adaptateurs vendus
sur une période aussi courte relève clairement du succès. Un autre
point rassurant est le taux très faible de problèmes techniques
finalement rencontrés. Le planning d'extension de la couverture est
respecté, la promesse sur l'adaptation des antennes a été tenue et
les difficultés rencontrées ont surtout relevé du domaine du réglage.
Avec l'introduction de nouvelles chaînes gratuites en septembre
dernier, la TNT offre à présent aux téléspectateurs un choix assez
large de programmes, et le CSA a je crois dans ce domaine
parfaitement tenu ses engagements en matière de pluralisme, laissant
une part assez importante à l'arrivée de nouveaux entrants. Quant aux
chaînes payantes, CANAL+ vient de faire son entrée, on verra ce qu'il
adviendra de l'arrivée éventuelle d'autres distributeurs de chaînes
payantes, le calendrier leur laisse jusqu'à mars 2006 pour se
déclarer. S'il y avait quelques zones d'ombres à mettre au tableau,
je citerais peut-être deux choses : la première ce sont les
difficultés qui restent à surmonter sur les services « antenne » que
les réseaux câblés doivent proposer aux immeubles collectifs, la
seconde sur le fait qu'il n'y a toujours pas de chaînes locales
diffusées dans le bouquet gratuit de la TNT. Mais je pense qu'on aura
peut-être l'occasion d'évoquer cela tout à l'heure.
Oui bien sûr. Nous abordons avec 2006 une deuxième grande phase du
projet TNT, avec l'arrivée des chaînes payantes et la poursuite de
l'extension de la couverture. Ce dernier point fait beaucoup débat
depuis que le Premier ministre a exprimé son souhait d'une
accélération du calendrier, visant à ce que 85% de la population
puisse être couverts dès le printemps 2007. Cela suppose une
accélération probable du calendrier initialement prévu pour 2006. Est-
ce qu'à ce jour vous pouvez nous indiquer dans quelle mesure les
prévisions de couverture programmées pour juin et octobre 2006 vont
être modifiées ?
Il n'est pas prévu de modifier les prévisions de couverture établies
pour juin et octobre 2006. Ce qui est en jeu en fait c'est d'obtenir
d'une part un budget complémentaire pour assurer l'accélération du
calendrier 2007 tel que l'a demandée le Premier ministre, et d'autre
part la finalisation des négociations sur les fréquences aux
frontières pour lesquelles nous avons un réel problème lié à la durée
et la complexité de ces négociations avec nos pays voisins. Pour ce
qui concerne le budget, le Parlement a été saisi dans le cadre de la
loi de finances, mais à cette heure ce budget ne nous a toujours pas
été confirmé.
Dans le récent rapport que le CSA a rédigé conjointement avec les
services du Premier ministre on peut trouver une liste assez
exhaustive de propositions pour combler les zones d'ombre de la TNT.
Parmi ces propositions figurent celles qui permettraient
l'accélération du calendrier à l'intérieur des 85%, on vient de le
voir, et celles qui permettraient d'assurer une couverture des
chaînes de la TNT au-delà des 85% de la population. Pour chacun de
ces objectifs, y a-t-il des propositions qui vous paraissent vraiment
prioritaires et urgentes ? Que pensez-vous de la solution
satellitaire pour combler les zones d'ombre des chaînes en clair de
la TNT ? Le CSA aurait-il autorité pour imposer une quelconque
diffusion satellitaire aux chaînes ?
Je crois que les mesures à prendre en priorité sont celles qui
favoriseront la couverture des chaînes gratuites de la TNT et avec le
premier bilan qu'on évoquait tout à l'heure, on voit bien que cela
correspond à l'attente prioritaire du marché. Maintenant parmi les
scénarios d'extension de couverture au-delà des 85%, il y en a
plusieurs, sachant que la solution du satellite est incontournable.
La question est de savoir à partir de quel pourcentage de population
déjà couverte par les émetteurs terrestres il faudra l'adopter. Selon
l'avis de certains diffuseurs comme TDF, 85% c'est trop peu, car même
avec ce taux élevé les contraintes de planification feront que
certaines petites agglomérations tout entières pourraient ne pas être
couvertes par les émetteurs terrestres. Dans ce cas il serait
difficile, même avec des mesures d'accompagnement qui restent à
déterminer, d'aller proposer à tous les foyers de ces agglomérations
d'adopter la parabole. Pour éviter cela les mêmes experts pensent
qu'il faudrait augmenter la couverture des émetteurs terrestres
jusqu'à 95% de la population au lieu des 85%. Cette couverture
pourrait être réalisée à partir de 600 émetteurs au lieu des 115
actuellement planifiés pour atteindre les 85%. Ensuite vient le
problème du choix du satellite, il y a AB3, mais il pourrait y avoir
aussi un satellite diffusant déjà sur le territoire une offre
payante, Hotbird ou Astra. Il est certain que le rapprochement TPS-
CANAL+ donnerait à priori un avantage à une plate-forme existante.
Quoi qu'il en soit je vous confirme que le CSA n'a pas autorité pour
imposer la diffusion satellitaire aux chaînes, notre rôle s'arrête à
la gestion et à l'attribution des fréquences hertziennes terrestres.
J'ajoute même que si l'on décidait d'augmenter la couverture
terrestre au-delà des 85%, les chaînes actuellement autorisées
n'auraient pas obligation de suivre puisque l'appel à candidature
initial les engage à hauteur des 85% et pas au-delà. Une modification
législative est donc nécessaire.
Avant de passer aux nouveaux services qui pourraient se développer
sur la TNT, peut-on évoquer effectivement ce que vous avez appelé le
petit loupé sur le service antenne des réseaux câblés ?
Oui, nous avons reçu beaucoup de plaintes sur cette question qui
tiennent au fait que les foyers raccordés au câble et qui ne
souhaitent recevoir que les chaînes gratuites de la TNT considèrent
ne pas être traités équitablement par rapport à ceux qui reçoivent
les mêmes chaînes gratuites par le réseau terrestre hertzien. Dans le
cas des réseaux câblés l'opérateur loue le décodeur et peut demander
une caution parfois élevée, alors que dans le deuxième cas il suffit
d'acheter un adaptateur pour une somme relativement modique. On
pourrait faire évoluer cette situation en permettant par exemple à un
foyer raccordé au câble d'acheter un adaptateur câble qui ne serait
pas plus cher qu'un adaptateur TNT ; cela implique en revanche que le
câblo-opérateur distribue les chaînes gratuites de la TNT sans le
contrôle d'accès. Le CSA travaille actuellement à la rédaction d'une
recommandation allant dans ce sens.
Mais est-ce qu'on n'a pas le même problème avec l'ADSL et le
satellite qui distribuent majoritairement des offres groupées de
bouquets payants ?
Oui bien sûr, ces deux cas étant toutefois un peu différents car les
distributeurs qui utilisent ces moyens de diffusion ont un régime
juridique différent du câble en ce qui concerne la reprise des
chaînes gratuites de la TNT. Mais dans la pratique ce parallélisme
peut tout à fait s'établir d'autant plus qu'il faudra compter sur
tous ces vecteurs de diffusion pour assurer l'extension de la
couverture de la TNT gratuite au-delà des 85% dont on parlait
précédemment.
Je vous propose d'aborder la question des nouveaux services sur la
TNT ; on sent bien que la difficulté majeure aujourd'hui pour
satisfaire tous les besoins est de trouver des fréquences. Il y a
celles qui sont nécessaires pour combler rapidement les zones d'ombre
de la TNT telle qu'elle a été planifiée, mais aussi celles qui
seraient nécessaires pour développer de nouveaux services, et dans ce
domaine vous savez qu'on se bat beaucoup pour l'accès au multiplexe
R5 ; que ce soit pour la TVHD, la Télévision mobile, ou les
Télévisions Locales. L'Etat pourrait par ailleurs préempter une
ressource de diffusion supplémentaire pour la future Chaîne Française
d'Information Internationale. Pour répondre à toutes ces demandes, il
semble que vous comptez beaucoup sur les bienfaits de la compression
Mpeg4 pour dégager des ressources sur les multiplexes actuellement
attribués, et qu'il y aurait à l'étude la possibilité de construire
un nouveau multiplexe (le R7) à couverture non nationale, mais qui
pourrait couvrir certaines zones du territoire. Pouvez-vous nous
éclairer sur ces questions un peu complexes et est-ce que cela
signifie que le CSA envisage une redistribution des chaînes dans les
multiplexes de la TNT courant 2006 ?
Si l'on tente d'évaluer les nouveaux besoins il y a effectivement les
Télévisions locales, et on peut penser qu'une chaîne par site local
serait un minimum pertinent, il y a les chaînes en haute définition
lesquelles devront être diffusées en Mpeg4 et la télévision mobile
elle aussi diffusée en Mpeg4. Pour satisfaire au mieux toutes ces
demandes, il y a quelques préalables techniques à lever. Pour
comptabiliser la bande passante disponible sur les multiplexes et
puis optimiser la manière d'attribuer ces nouveaux services, il faut
connaître la performance réelle des normes de compression en
particulier celle du Mpeg4. Aujourd'hui par exemple nous avons
quelques incertitudes sur les performances de la compression Mpeg4
qui n'atteignent pas encore les prévisions escomptées et d'ailleurs
nous allons demander une expertise au Conseil Général des
Technologies de l'Information sur ce point. L'autre aspect qui
intervient est la nécessité d'homogénéiser les offres de même
catégorie ; par exemple la répartition des chaînes gratuites
diffusées en Mpeg2 pourrait être optimisée sur 3 multiplexes au lieu
de 4 aujourd'hui, c'est d'autant plus nécessaire que tous les
multiplexes pourraient ne pas être disponibles simultanément en un
même lieu de réception. Enfin dernier point il y a le préalable
juridique, comme vous le savez le ministère de la culture et de la
communication doit élaborer un projet de loi qui devrait définir les
conditions d'attribution des fréquences pour la TVHD et la Télévision
mobile. Cette loi pourrait privilégier l'attribution de certaines
fréquences pour certains services, mais cela on ne le sait pas
encore. Ce que nous envisageons au premier trimestre 2006 c'est
effectivement de regrouper les chaînes gratuites sur 3 multiplexes,
c'est une opération que nous étudions en liaison avec France
Télévisions et le ministère de la culture et de la communication et
qui va avoir l'avantage de dégager une ressource pour y installer
éventuellement une chaîne locale par site, puisque chaque multiplexe
peut diffuser 6 chaînes en Mpeg2. Ensuite pour organiser et optimiser
l'attribution du multiplexe R5 et des fréquences supplémentaires
dégagées dans l'avenir, il faudra lever les préalables évoqués
précédemment.
Question connexe à la précédente, peut-on avoir une idée quantitative
et qualitative des réponses à la consultation que le CSA a lancée
début novembre 2005 pour le développement de Télévisions Locales à
Paris ? Y en aura-t-il d'autres en 2006 sur d'autres bassins
d'audience en France ?
Nous avons reçu près de 40 contributions que nous allons dépouiller
dans les prochaines semaines ; un rapide survol montre qu'il n'y a
pas d'unanimité sur le sujet, ni dans un sens, ni dans l'autre !
Beaucoup de questions sur les zones d'ombre de la TNT restant
ouvertes, il m'est presque difficile de vous poser celle portant sur
la date d'arrêt de la télévision hertzienne terrestre analogique.
Pourtant je vais vous la poser quand même, d'autant plus que la loi
désigne le CSA pour déterminer à horizon 2010 les modalités de cet
arrêt. Aussi beaucoup d'acteurs misent sur un arrêt pas trop lointain
de manière à libérer là encore des fréquences dans une bande UHF bien
encombrée. Quelles sont donc vos prévisions sur cette question ?
Non mais n'hésitez pas à me la poser, je travaille justement sur ce
dossier actuellement. En fait j'ai un point de vue très pragmatique
sur cette question car je considère qu'il n'y aura pas de « grand
soir » de la télévision terrestre analogique. On l'a déjà vu dans le
passé lors du passage du noir et blanc à la couleur, le changement ne
s'est pas fait à une date fixe programmée à l'avance. Je sais bien
que la loi prévoit une date butoir en 2010, mais je crois davantage à
une gestion progressive, par site, par régions, par bandes de
fréquences, de cette extinction qui reste une opération majeure et
complexe. D'ailleurs je suis convaincu qu'un tel projet mériterait
probablement la création d'une force dédiée, un GIE par exemple du
type de celui créé pour l'aménagement des fréquences pour la TNT ;
C'est une question qui pourrait être débattue dès maintenant sans
attendre 2010, savez-vous qu'il nous arrive déjà d'arrêter des
émetteurs analogiques quand on peut trouver des solutions
alternatives ? Un autre aspect de cohérence serait la prise en compte
des dates de fin des autorisations à émettre accordées aux chaînes,
qui se situent en 2010 pour certaines et 2012 pour d'autres. Cela
donne une idée objective de ce qui pourrait être effectivement la
date d'arrêt définitif de l'analogique.
Je vous propose Monsieur Levrier de conclure notre entretien avec la
TVHD sur la TNT. Sans vouloir relancer les débats sur les choix
antérieurs Mpeg2-Mpeg4 et sur les calendriers d'introduction décalés
entre les chaînes en clair et les chaînes payantes, seules les
chaînes payantes vont pouvoir diffuser leurs programmes en TVHD sur
la TNT sans avoir recours à la double diffusion et donc à l'usage de
fréquences supplémentaires. Est-ce qu'il n'y a pas là, de fait, une
perte de « dividende » numérique et le risque d'avoir créé une sorte
de fracture numérique entre d'une part les chaînes payantes et
d'autre part les chaînes en clair ; ces dernières sont condamnées à
faire de la double diffusion si elles veulent diffuser en HD, sachant
par ailleurs qu'il n'y aura qu'un nombre limité d'élus ?
Toute la question est de savoir si la TNT est indispensable pour
assurer le développement de la TVHD limitée malgré tout, en terme de
marché, aux utilisateurs ayant des écrans grand format d'un mètre de
diagonale environ. En deçà de cette taille la TVHD présente moins
d'intérêt. J'avoue ne pas avoir de réponse à cette question. Quoi
qu'il en soit il ne faut pas regretter le choix du Mpeg2 pour les
chaînes en clair de la TNT, l'état de maturité du Mpge4 ne nous
aurait pas permis de lancer la TNT en mars dernier et probablement ne
serait toujours pas lancée aujourd'hui. Et par ailleurs les réserves
de bande passante sur les multiplexes nous permettront d'assurer quoi
qu'il en soit la diffusion de plusieurs chaînes en HD.
Merci beaucoup Monsieur Levrier de nous avoir reçus, et pour la
clarté et la franchise de vos réponses ; nous allons vous laisser à
votre travail, nous devrions encore souvent évoquer le dossier de la
TNT, et si vous en êtes d'accord nous prenons déjà rendez-vous avec
vous l'an prochain pour faire comme aujourd'hui le bilan de l'année.
Nous rappelons à nos amis lecteurs que le site du CSA dispose d'un
dossier extrêmement complet sur la TNT, il est consultable à
l'adresse http://www.csa.fr.
http://www.lateleenclair.fr/interview/