
Vers un islam de culture française
Par Jean-Louis Girotto
Les médias ainsi que les responsables des organisations religieuses et
socio-politiques ont surtout retenu l´instauration d´une future loi interdisant
tout signe religieux ostensible dans l´enceinte des collèges et des lycées,
ainsi que pour les personnels administratifs. Cette future loi a été interprétée
par certains comme étant répressive vis-à-vis de la communauté musulmane
car elle préconise une réglementation des tenues vestimentaires et notamment
la non-acceptation dans les établissements scolaires du voile dont se couvrent
certaines jeunes filles de tradition musulmane.
Cette intervention du Président français vise cependant à apaiser les tensions
nées d´un contexte international particulièrement tendu au niveau des relations
entre le monde musulman et les sociétés occidentales. En effet, la théorie du
« clash des civilisations », annoncée par le sociologue Samuel Huntington et
entretenue par les conflits au Proche et au Moyen Orient, risque de trouver
un terrain d´expression particulièrement favorable sur le sol français où
la communauté musulmane est la plus importante d´Europe en nombre et
en pourcentage de la population. De ce point de vue, le gouvernement se doit
de rechercher une position d´équilibre qui soit soucieuse de préserver l´héritage
historique de notre terroir et également de favoriser l´intégration d´expressions
culturelles et religieuses d´importation plus récente.
En définitive, on s´aperçoit que l´enjeu est important, car ce débat, que l´on croyait
être au départ typiquement franco-français, suscite de nombreuses prises de
positions à travers le monde entier. Ainsi, la France se retrouve dans la position
de revêtir une valeur d´exemple pour les observateurs internationaux car, dans
l´hypothèse où au cours des prochaines années la religion musulmane s´intègrera harmonieusement au sein du paysage national, il sera ainsi prouvé de façon
indiscutable que la théorie du clash n´a rien d´inéluctable.
Du discours présidentiel, nous retiendrons surtout le souhait exprimé par M. Chirac
de « l´affirmation de la personnalité d´un Islam de culture française » qui nous
semble être très révélateur de l´objectif que se fixe le gouvernement.
Le modèle de société français, hérité de la Renaissance et de la Révolution
française, est assez largement centralisateur et comporte des différences notables
avec les sociétés anglo-saxonnes qui acceptent sur leur sol une pluralité de communautés qui vivent parfois en quasi-autarcie.
Le défi que doivent donc relever les musulmans français, s´ils veulent être porteurs
de valeurs positives pour la société française, consiste essentiellement à savoir
discerner entre, d´une part, le message purement spirituel et intérieur issu
directement de la Révélation et, d´autre part, les aspects socio-culturels,
provenant des populations islamisées, qui se sont greffés au fil des générations
aux pratiques religieuses. Dans bien des cas, ces éléments socio-culturels
viennent même occulter la limpidité d´une religion qui est pourtant dès l´origine
marquée par une dimension profondément universelle.
Pour éviter cet écueil, les musulmans de France peuvent s´appuyer sur l´exemple
du comportement du Prophète qui, même dans les circonstances les plus
périlleuses, était basé sur l´amour, la tolérance et l´ouverture. Là se situe le chemin
le plus sûr pour se ressourcer et se réadapter en permanence aux évolutions
d´une société dans laquelle le façonnement d´un creuset commun entre les français
de toutes origines s´avère indispensable.
Au cours de son histoire complexe, la France a toujours réussi à surmonter
ses divisions en se proclamant le porte-parole de valeurs à vocation universelle
sur lesquelles aujourd´hui beaucoup de peuples se retrouvent. Les exigences de
liberté, d´égalité et de fraternité entre tous, les principes de démocratie et
d´une laïcité respectueuse des expressions spirituelles sont aptes à fonder
une société généreuse, ouverte sur l´avenir et gardant le souvenir des leçons
du passé. Cependant, la société française souffre actuellement d´un important
déficit dans l´appréciation et la connaissance du fait religieux à travers ses diverses expressions. Il y a là un effort tout particulier à entreprendre si l´on a l´ambition que
les citoyens français s´épanouissent dans un environnement où la mondialisation
des échanges s´intensifie et se montrent respectueux des différences entre
les peuples et les communautés.
Ainsi, on découvre aujourd´hui les limites d´une approche réductrice, datant du
début du XXe siècle, qui prétendait pouvoir reléguer les spiritualités dans
un espace strictement privé, alors qu´en fait le génie humain se manifeste souvent
à travers la foi qui parvient à repousser toujours plus loin les cloisonnements
des individualités livrées à elles-mêmes. Le patrimoine mondial de l´Humanité
comporte dans tous les domaines de nombreuses formes d´inspiration liées à
un mode d´approche du Sacré et cela est loin d´être marginal au sein de
cette fantastique épopée de l´aventure humaine.
Souhaitons que, dans cette période de remise en cause et de crise d´identité,
les Français sachent tirer profit de la richesse de leurs diversités et puissent y
puiser les principes d´un « vivre ensemble » qui reste encore à bâtir pour
une large part.